Chroniques du secret - la cryptographie militaire dans le Pacifique

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Découvrez comment la langue navajo a révolutionné la cryptographie militaire dans le Pacifique
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Au cœur de la guerre du Pacifique, alors que l’armée impériale japonaise parvenait à intercepter certaines communications alliées et à compromettre plusieurs systèmes de transmission militaires, l’état-major américain se heurta à un défi tactique critique : l'absence de communications sécurisées et instantanées. Face à cette vulnérabilité qui coûtait la vie à de nombreux soldats, les Marines adoptèrent en 1942 une stratégie inédite. Plutôt que de s'en remettre uniquement à des algorithmes mathématiques ou à des dispositifs mécaniques complexes, ils puisèrent dans le patrimoine linguistique autochtone du continent américain en recrutant des membres de la communauté  Navajo, initiant ainsi l'un des chapitres les plus originaux de l'histoire du renseignement.

La force de ce système reposait sur les spécificités intrinsèques de la langue navajo (aussi appelée diné bizaad), une langue particulièrement difficile à exploiter par les méthodes classiques de cryptanalyse. Transmise principalement de manière orale et encore peu standardisée à l'époque, elle se caractérise par une grammaire particulièrement complexe, des tonalités et des formes verbales dépendantes du contexte dans lequel il est employé. Pour un analyste étranger, la structure même de la phrase demeurait extrêmement difficile à interpréter. On estimait alors que très peu de personnes non autochtones à travers le monde, principalement des anthropologues, maîtrisaient ce dialecte, et aucune ne se trouvait sur le territoire japonais. 

Cependant, la simple utilisation de la langue ne suffisait pas à garantir une sécurité absolue face à des cryptologues adverses expérimentés ; les premiers recruteurs durent élaborer un double système de codage. Ne disposant d'aucun équivalent lexical pour le vocabulaire militaire moderne, les transmetteurs indiens, aussi appelés les Code Talkers, créèrent leur propre dictionnaire. Les forces navales devenaient des « baleines », les avions de chasse des « colibris » et les bombes des « œufs de fer ». Pour les termes n'appartenant pas à ce lexique, un alphabet phonétique fut mis au point, où chaque lettre de l'alphabet latin était substituée par le nom navajo d'un animal ou d'un objet courant, rendant les interceptions radio particulièrement difficiles à interpréter.

Sur le théâtre des opérations, l'efficacité opérationnelle de cette méthode se révéla largement supérieure aux attentes initiales de l’état-major. Alors que les machines à coder de l'époque exigeaient de longues minutes pour chiffrer et déchiffrer de courts messages de transmission, les opérateurs navajos accomplissaient la même tâche, de manière fluide en quelques secondes. Cette vitesse d'exécution s'avéra déterminante lors des opérations amphibies majeures, notamment durant la sanglante bataille d'Iwo Jima, où six Code Talkers réussirent à acheminer plus de huit cents messages cryptés sans erreur signalée en l'espace de quarante-huit heures.

L'apport de ce système de communication fut si stratégique que l'armée américaine décida de maintenir le programme sous secret défense bien après la capitulation de Tokyo en 1945, afin de pouvoir le réutiliser lors de conflits ultérieurs, notamment pendant la guerre de Corée. La déclassification officielle de ce dispositif en 1968 a permis aux historiens spécialisés dans l’étude du renseignement d'analyser la réussite technique de ce réseau. L'utilisation du code navajo a ainsi apporté une contribution majeure au commandement des forces alliées en sécurisant une part essentielle des transmissions tactiques majeures, s’imposant comme l’un des rares systèmes de communication militaires de la Seconde Guerre mondiale à n’avoir jamais été décrypté par les forces adverses.

 

En savoir plus

  • NEZ, Chester, et AVILA, Judith Schiess. Code Navajo : L'histoire vraie de l'unique code militaire jamais décrypté. Traduit de l'américain par Nicolas Guénot. Paris : Éditions Les Belles Lettres, coll. « Mémoires de Guerre », 2017, 344 p.

  • DENÉCÉ, Éric (dir.). Dictionnaire du renseignement : Espionnage, renseignement militaire, cyber, contre-terrorisme. Paris : Éditions Perrin, 2018, 860 p. (Notice : « Code navajo et les transmissions amérindiennes »).

  • MCCLAIN, Sally. « Secret War: The Navajo Code Talkers in World War II ». New Mexico Historical Review, vol. 70, n° 2, 1995, p. 201-218.

  • U.S. MARINE CORPS. Navajo Code Talkers: Official Signal Corps Reports, 5th Marine Division (Iwo Jima Operations, February-March 1945). Washington D.C. : Marine Corps History Division, National Archives, déclassifié en 1968.

  • FRANCE CULTURE. « La guerre des codes secrets : des algorithmes aux langues autochtones ». La Fabrique de l'histoire, archive radio, Paris, diffusion du 12 novembre 2015.

  • STUDIO MINUIT. « Le code secret des Navajos pendant la Seconde Guerre mondiale ». Secrets d'agents, podcast natif, Paris, mis en ligne le 24 mai 2021.

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